Du chronotope à la cartographie dynamique du récit littéraire

Les Mystères de Bruxelles (1844-45) au prisme de l’analyse spatiale

Dans le cadre du 82e congrès de l’ACFAS organisé à l’Université Concordia (12-16 mai 2014), plusieurs membres de MICM-arc ont participé à un colloque intitulé « Cartographier les récits: enjeux méthodologiques et technologiques ». Ce fut l’occasion de poursuivre nos réflexions sur les romans urbains écrits à Bruxelles au milieu du 19e siècle et sur le développement d’outil adaptés à leur analyse spatiale.

Résumé de la communication:

Une des premières ambitions du genre romanesque qui s’impose au milieu du xixe siècle est de donner à lire l’univers urbain. Balzac (Illusions perdues, 1837-1838) comme Eugène Sue (Les Mystères de Paris, 1844) dessinent une ville en pleine évolution, dont la trajectoire des personnages traverse le centre autant que la périphérie. Cette exploration de la ville se poursuit jusqu’à nos jours, rythmée par la publication de jalons importants du genre(Soupault, Les dernières nuits de Paris, 1928 ; Dabit, Hôtel du Nord ; 1930 ; Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932 ; etc.)[1]

La plupart des romans urbains ont été étudiés sur le plan thématique, prolongé souvent par la fécondité du concept de chronotope bakhtinien. L’étude classique de Franco Moretti (Atlas du roman européen (1800-1900), Paris, Seuil, 2000) a initié un « tournant géographique » à leur propos. Il a montré ce qu’apportait la visualisation cartographique de la ville romanesque.

Dès lors, deux perspectives semblent fécondes :

On peut prolonger les études de Moretti de manière plus systématique. En particulier, il semble utile de sortir d’une description globale du roman pour s’approcher au plus près de la dynamique même d’un récit singulier. Des questions comme le rythme du récit, les rencontres entre personnages dans l’espace et leur mobilité devraient pouvoir être visualisées ainsi.

On peut également essayer d’indiquer ce que la cartographie apporte à une lecture attentive du roman. En quoi et comment la visualisation par les cartes génère-t-elle un savoir neuf, impensé et impensable par l’analyse chronotopique ? Les cartes générées par une approche topographique du roman rencontreront ici des cartes de contexte de manière à alimenter une approche contrastive.

La présente communication suit ce double programme en prenant pour objet Les Mystères de Bruxelles de Suau de Varennes, un roman urbain récemment exhumé de l’oubli, qui est une des multiples imitations des Mystères de Paris. Rédigé par un Français émigré à Bruxelles, il illustre parfaitement la double ambition du genre, à savoir un repérage matériel des lieux et une analyse de leur dimension symbolique (voir la présentation du roman et le texte sur Medias19 : http://www.medias19.org/index.php?id=630. )

L’approche que nous proposons ne se borne pas à établir une carte des Mystères de Bruxelles. Nous voudrions mettre en évidence les trajectoires des personnages en insistant sur leur mobilité (la manière dont ils se déplacent), ce qu’ils voient le long de leurs parcours et la manière dont le narrateur et ses personnages évaluent et classent les lieux qu’ils fréquentent. On verra ainsi que la cartographie permet de réévaluer une œuvre méconnue, tout en indiquant, sur le plan méthodologique, quelques pistes fécondes de la rencontre entre l’histoire sociale, l’histoire littéraire et la géographie urbaine.


[1] Voir par exemple les récits analysés dans : Christina Horvath, Le roman urbain contemporain en France, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2007.

 

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